Ne crie pas victoire, Voyageur. Entre Victor et sa créature, le débat sur la monstruosité est un gouffre où tu pourrais bien te perdre…
C’est le débat éternel qui anime les cercles littéraires et les discussions de comptoir : qui est véritablement le monstre dans l’œuvre de Mary Shelley ?
Si l’on s’en tient à la sémantique, la réponse est simple. Si l’on s’attache à la morale, elle devient délicieusement complexe.
1. Le quiproquo populaire : Victor vs la Créature
Il est temps de rendre justice à la grammaire. Frankenstein n’est pas le monstre. Victor Frankenstein est le jeune scientifique genevois qui, par ambition démesurée, assemble des morceaux de cadavres pour insuffler la vie. Son « invention » n’a pas de nom. Dans le roman, elle est désignée comme « l’être », « le démon », « le misérable » ou encore « l’avorton ».
L’ironie du sort (et de la culture pop) a fini par donner le nom du créateur à la créature. Mais au-delà du nom, qui porte la responsabilité de l’horreur ?
2. Les trois visages de la monstruosité
Pour trancher, il faut observer le récit sous trois angles différents :
La monstruosité physique (La Créature)
D’un point de vue purement visuel, le monstre, c’est lui. Mary Shelley le décrit avec une peau jaune translucide qui dissimule à peine les muscles et les artères, des cheveux d’un noir brillant et des dents d’une blancheur nacrée. Ce contraste entre la beauté des matériaux choisis et l’horreur du résultat final crée un sentiment de malaise instinctif.
La monstruosité morale (Victor)
C’est ici que le bât blesse. Victor Frankenstein joue à Dieu, mais refuse d’assumer les responsabilités d’un parent.
- L’abandon : Dès que la créature ouvre l’œil, Victor s’enfuit, terrifié par sa propre œuvre.
- L’égoïsme : Il laisse son « enfant » errer dans un monde qui le rejette, sans éducation ni affection. Victor est le vrai monstre « social » : il possède l’apparence de l’homme, mais manque cruellement d’humanité et d’empathie.
La monstruosité par circonstance
La créature naît fondamentalement bonne. Elle apprend à lire avec Le Paradis perdu, aide secrètement des paysans et cherche l’amour. C’est le rejet systématique et violent de la société qui la transforme en meurtrier. Comme il le dit si bien :
« J’étais bon ; le malheur m’a rendu vicieux. Faites que je sois heureux, et je redeviendrai vertueux. »
4. Conclusion : Le miroir déformant
Le génie de Mary Shelley est de nous montrer que la monstruosité n’est pas une question de peau ou de cicatrices, mais d’actes.
Victor est le monstre de l’intention (l’hubris), tandis que la créature est le monstre de la réaction. En fin de compte, le « monstre », c’est peut-être ce lien toxique qui unit le créateur à sa créature, l’un ne pouvant exister sans la haine de l’autre.
◈ L’Essentiel : Les leçons de Mary Shelley
Le chef-d’œuvre de Mary Shelley n’est pas seulement un récit d’épouvante ; c’est un traité de psychologie qui résonne encore plus fort à l’ère de l’intelligence artificielle et des biotechnologies.
Voici les grandes leçons humaines que l’on peut en tirer :
La responsabilité du créateur envers sa création
La leçon la plus évidente est celle de l’éthique. Victor Frankenstein commet le « péché d’orgueil » (l’hubris) : il veut créer la vie mais ne prévoit rien pour la soutenir.
- Leçon : Innover ne suffit pas ; il faut assumer les conséquences de ses inventions. Si l’on crée une entité capable de ressentir (qu’il s’agisse d’un enfant ou d’une conscience artificielle), on lui doit éducation, protection et cadre moral.
L’importance du lien social (Théorie de l’attachement)
La Créature ne naît pas méchante. Elle devient violente parce qu’elle est systématiquement rejetée. Shelley illustre parfaitement ce que la psychologie moderne appelle les besoins fondamentaux de l’être humain : l’appartenance et l’affection.
- Leçon : L’isolement forcé et le mépris social sont les terreaux de la violence. Le monstre est un miroir de la société : il nous renvoie la haine que nous lui avons donnée.
La tyrannie de l’apparence
Le roman pose une question brutale : serions-nous capables d’aimer ce qui est laid ? Victor abandonne sa créature uniquement parce qu’il la trouve « hideuse », alors qu’il l’a lui-même assemblée.
- Leçon : Nos préjugés esthétiques nous aveuglent sur la valeur morale des individus. La véritable « monstruosité » est ici intérieure (celle de Victor qui fuit) et non extérieure.
Le danger de l’obsession solitaire
Victor s’isole du monde, de sa famille et de sa fiancée pour se murer dans son laboratoire. Cette solitude altère son jugement et le prive de tout garde-fou moral.
- Leçon : L’ambition, lorsqu’elle est coupée de l’empathie et du dialogue avec autrui, mène inévitablement à la destruction de soi et de ses proches.
La quête de reconnaissance
Tout ce que la Créature demande à Victor, c’est d’être écoutée. Sa rage explose quand il refuse de lui accorder une compagne ou simplement de reconnaître son existence en tant qu’être doué de raison.
- Leçon : Le besoin d’être validé et « vu » par l’autre est un moteur humain universel. Le déni de l’existence de l’autre est la forme la plus pure de cruauté.
